048 - 19/05 : bol, petite tasse, mizusashi, koro, petites assiettes
Après une visite à Maruni (Shigaraki) pour acheter terre et émaux, un court voyage à Seto afin de voir les magasins pour céramistes. Juste le temps pour créer et émailler quelques pièces à remettre à Matsui San qui remplit son four actuellement pour le cuire à la fin du mois (j'y passerai trois jours fin mai).
J'ai trouvé chez Maruni un paquet d'argile de Karatsu. Le dernier. Il a fallu chercher dans les catalogues archivés pour en connaître le prix. Comme la terre de Karatsu offerte par Mori Sensei : une terre sableuse, vraiment difficile à travailler. Il faut créer de grosses formes puis ensuite enlever beaucoup de matière pour arriver à quoi que ce soit.
Ces pièces de Karatsu ont été biscuitées. Tests : un bol nu. Un bol dont l'intérieur est émaillé au 3号 (le transparent 1230° japonais de base). Un bol avec des lignes peintes avec de l'Oni-ita trouvé à Seto chez Voice of Ceramics (le pigment façon ocre à forte contenance en fer qui sert de sous-couche pour le Shino) et émaillé avec du kairagi 255 dilué en fine couche (plus une surcouche épaisse étroite sur le bord extérieur). Un bol avec de grandes zones d'oni-ita et émaillé avec le Shino F18a de Voice of Ceramics à l'extérieur et 3号 à l'intérieur. Une petite tasse avec oni-ita (qui peut devenir orange ou gris selon la température, la place dans le four, et la durée de cuisson, lente) et une grosse couche de F18a.
Quelques pièces non biscuitées montées dans l'urgence avec du vieux Shigaraki (des morceaux de terre sèches dans un vieux sac) trouvé chez Yamada San à Seto. Très difficile à travailler. Je n'ai compris qu'après coup qu'il faut d'abord forger une forme grossière puis la retravailler en la frappant avec un battoir en bois après quelques heures. Impossible de la trimmer et quasi-impossible de la monter au tour. Je n'ai pas voulu utiliser le séchoir pour éviter les écroulements. Tests : deux petits mizusashi émaillés au 3号 à l'intérieur. Un bol idem. Un koro nu.
Quelques petites assiettes biscuitées dans de l'argile de Bizen F5.
Le feu a duré deux semaines. J'ai été présent 3 nuits (de minuit à 8h) au pic : deux nuits pour monter la base du four jusqu'à 1180° puis une nuit, la plus fatigante, pour gérer 3 des premières ouvertures latérales afin de régler leur montée et leur maintien à 1180 pendant 8 à 10h, après la fermeture de la base. Au delà de 1180, l'argile de Bizen fond. Les terres et les émaux qui requièrent plus (Shigaraki, Bidoro) sont donc sous-cuits.
Le bois coûtant cher, des bambous ont été utilisés comme combustible. Qu'il fallait percer entre deux noeuds pour éviter l'éclatement des membranes dans un bruit de pétard assourdissant. Le bambou brule fort et vite, il n'y a pas de temps de pose. La dernière nuit, c'est du pin rouge coupé en petit bois (afin de moduler l'alimentation des ouvertures latérales, de 3 baguettes, généralement 5, jusqu'à la totalité de l'ouverture) qui a été brûlé. Le volume de bois et ce qu'il implique comme préparation, séchage, protection contre les intempéries, placement au bon endroit, est impressionnant. Les céramistes ne peuvent s'autoriser ainsi qu'un feu par an. Ils font partie de petits groupes (dans le cas présent, les disciples d'un même maître) et chacun participe activement aux tours de feu des autres en échange de pièces placées gratuitement en cuisson (ce qui garantie aussi la qualité du soin qu'ils prendront à leur veille).
L'esthétique de ce style ne correspond pas à mon intention. L'aspect pain grillé, cramé, parmesan fondu, fait vibrer des champs sémantiques trop frottés, trop chauds, trop bruts, presqu'une forme de violence du feu, de crémation, pour ma sensibilité. L'entrée dans le four à son ouverture a quelque chose de l'ordre de la découverte d'une cave de Pompéi. On ne serait pas surpris d'y rencontrer des squelettes enlacés.
La façon dont une terre (l'argile spécifique d'un lieu et ses propriétés) et une technique (les émaux liés aussi aux ressources disponibles) créent une esthétique et comment cette dernière peut-être reprise, légitimée et valorisée, constitue une question fascinante. Avec un corollaire : ce n'est pas parce que cette combinaison existe - du fait de contraintes géologiques et historiques - qu'elle doit être vénérée, respectée, perpétuée comme telle. Un arbitraire n'est pas beau en soi. La question devrait toujours plutôt être : comment créer du beau à partir de cet arbitraire ?
Leçons apprises dans cette expérience de feu : pour ce type de cuisson, utiliser la terre locale sans émail. Il faut organiser une véritable équipe de personnes expérimentées pour réussir un feu de ce type. C'est une expérience physiquement éprouvante, on donne de soi, de sa fatigue, de son corps. Ce qui conduit à investir les pièces de ce temps passé, de ces efforts. Mais ici encore problématique identique : ce n'est pas le temps passé, ce ne sont pas les efforts qui créent la valeur d'une pièce. Mais sa beauté intrinsèque. Une pièce facile à créer peut-être plus belle qu'une autre demandant de nombreuses nuits de sueur. La technologie, l'ingénierie des fours à bois, si elles créent des conditions de cuisson plus efficace pour un résultat identique, doivent primer sur le folklore et la sensation de partager une expérience du passé.
La mairie de Sayo a accepté que j'utilise le four de 10m qui n'a pas servi depuis des années. Cuisson prévue en mars 2020. Les personnes qui voudraient se joindre à ce projet peuvent me contacter.
